Lyon et la Savoie en 1848, Expédition des Voraces
Croisade des Savoyards de Lyon pour installer un gouvernement républicain à Chambéry
  L'objet de cette expédition était, à la fois, de diminuer le nombre des chômeurs à Lyon en renvoyant les Savoyards chez eux et aussi de les pousser à instaurer la République en Savoie en vue de préparer la réunion de la Savoie à la France, ceci avec le concours de mouvements républicains de Lyon, dont les Voraces, et le soutien, plus ou moins officiel, des autorités de la ville et du gouvernement provisoire de la République.

1- Contexte

 Dès le départ ce gouvernement doit faire face à des difficultés extrêmement graves, tant au plan politique qu'au plan économique et au plan social. De plus, l'équipe gouvernementale n'est pas homogène, il y adeux clans. Les socialistes ouvriers,  avec Ledru-Rollin, militent depuis des années pour l'abolition de la monarchie, l'instauration d'une république sociale et la solidarité avec les peuples opprimés. L'autre clan, conduit par Lamartine, rassemble des modérés. Mais les problèmes immédiats viennent surtout d'une situation économique très mauvaise qui génère un fort chômage, surtout dans la population ouvrière des villes, elle encourage la xénophobie contre tous les étrangers qui prennent le travail des Français (voir le document "Racisme anti-savoyard")

Le 26 février, le gouvernement adopte le principe du droit au travail pour tous et il crée des ateliers nationaux pour occuper les chômeurs. 40 000 se présentent, dont beaucoup de provinciaux, on ne sait à quoi les employer tous. Ces ateliers seront supprimés le 23 juin, car trop coûteux mais peut-être aussi parce qu'ils étaient des foyers d'agitation.
Début mars, le gouvernement décide d'expulser les travailleurs étrangers et ceci pour tout le territoire. Cette opération se passe assez bien à Paris mais pas à Lyon où l'expulsion des Savoyards se transformera en une croisade pour l'instauration d'une république en Savoie.
Pendant cette période, le gouvernement est assailli de députations d'étrangers  (polonais, Italiens, Irlandais, Savoyards) lui demandant de prendre la tête d'un mouvement de libération de leur pays et de mettre ainsi en œuvre les principes de solidarité qu'il préconisait quand il était dans l'opposition à la monarchie. Lamartine a la lourde charge de leur expliquer que le gouvernement ne peut rien faire pour eux car il veut avant tout  préserver la paix du monde, il ne veut pas prendre la responsabilité de créer des conflits avec les autres pays. On comprend d'ailleurs très bien, qu'à l'époque, il n'en avait pas les moyens. L'Angleterre, par exemple, était résolument hostile à l'occupation de la Savoie par la France.
C'est dans ce cadre que le 15 mars, une très importante délégation de Savoyards, conduite par le Docteur Buet, président de la Société philanthropique des Savoyards de Paris (fondée en 1833, reconnue d'utilité publique en 1896). Tous sont totalement francisés, acquis à la République et au rattachement de la Savoie à la France. Tout en leur prodiguant des paroles de solidarité, Lamartine demande aux Savoyards de rejoindre leur patrie. Cependant, il semble bien que les pétitionnaires ont compris que, si la France ne peut rien faire, le gouvernement les encourage à agir. (voir le document "1848 : les Savoyards de Paris demandent le rattachement de la Savoie à la France").

  A Lyon, la situation est tendue depuis l'instauration de la République à Paris. En effet, une milice populaire armée s'est constituée surtout avec des ouvriers en soie républicains. Parmi ceux-ci, se distinguent rapidement les Voraces. D'autres groupements ont pour nom: Carbonari,  Ventre-creux,  Vautours…. Mais les Voraces, plus nombreux et mieux organisés que les autres, occupent vite le devant de la scène lyonnaise. Ils forment une véritable milice populaire, elle est organisée par quartier, elle a son quartier général à la Croix-Rousse. Elle s'empare des forts, hisse le drapeau rouge, détruit et brûle les métiers à tisser installés dans les établissements religieux en invoquant la concurrence déloyale.
Pour les autorités, les notables et tous les modérés de la Ville, les Voraces incarnent les idées de Joseph Chalier de 1793, c'est à dire violence et république sociale. Beaucoup en sont terrorisés, certains quittent la ville. Quelques uns vont à Chambéry où ils pourront dire tout le mal qu'ils pensent des Voraces.
Face à la situation économique et sociale dégradée, la municipalité et le nouveau commissaire du gouvernement (préfet), Emmanuel Arago (le fils du ministre), créent une Commission du Travail qui ouvre, au début du mois de mars, des chantiers de travaux publics pour fournir du travail et des ressources à la population et ainsi ramener le calme.
Comme à Paris, se pose la question des étrangers, ils ne bénéficient pas des ateliers nationaux qui représentent une charge très importante pour les finances de la ville. Les étrangers "prennent le travail des véritables ouvriers lyonnais". Le ton monte vite, surtout à l'égard des Savoyards qui sont les étrangers les plus nombreux.

Le 18 mars, Arago fait afficher un arrêté d'expulsion disant en substance ceci : il y a beaucoup d'étrangers dans les demandeurs d'emploi pour les chantiers ouverts par les administrations,  la fraternité porte à venir en aide à tous mais en tenant compte des ressources et des besoins de chacun, les administrations n'ont pas la possibilité de donner du travail à tous et  bientôt elles devront le réserver aux habitants de l'agglomération, les étrangers sont invités à retourner momentanément dans leur patrie, les mairies donneront à tous ceux qui le demanderont un passeport gratuit  et une indemnité de route (30 centimes par kilomètre).
Le 27 mars, un groupe d'environ  200 allemands quittent la ville. Ce jour là, on voyait des groupes devant les cafés et des gens qui criaient "A bas les Savoyards, à bas les étrangers"
 Le 28 mars, Arago publie un nouveau texte tenant mieux compte des principes de libération qui se répandaient alors en Europe. Il précise que la République française ne veut pas chasser les étrangers mais qu'elle veut aider les peuples à conquérir leur liberté, qu'il condamne les cris et les menaces contre les étrangers car les seuls ennemis sont les ennemis de la République.   

L'étranger n'est donc plus un "preneur de travail" mais il est un frère républicain qui va porter chez lui "les espérances de la France libre et républicaine".
Les Savoyards ne sont plus de simples étrangers renvoyés chez eux mais des messagers de la France et de la République. Les Savoyards de Lyon crurent que le moment était favorable  pour affranchir leur patrie et la réunir à la République française. Mais on peut penser que beaucoup de Savoyards décidèrent de partir simplement pour ne pas être l'objet de la colère des ouvriers lyonnais afin de pouvoir revenir quand la crise serait passée.

2- Préparation de l'expédition  
Le 27 mars, 700 à 800 Savoyards sans emploi se réunissent dans la salle de la Rotonde aux Brotteaux sans qu'on sache bien qui étaient les organisateurs. Il y a sans doute avec eux des sympathisants et aussi des membres de clubs, voire des Voraces, Savoyards ou non. Ils sont réunis "afin de se former en légion, rentrer en Savoie, y provoquer, au nom de la liberté, au nom des intérêts généraux du pays, sa réunion territoriale à la France". Cette mission est encouragée par des lettres venues de Chambéry.
 Le 28 mars, plus de 3000 personnes sont réunies au même endroit. Par acclamation, elles votent le départ pour le surlendemain. On dresse des listes d'enrôlement. Des personnalités lyonnaises apportent leurs encouragements.
            
 Cette expédition présente donc trois aspects : elle permet de calmer la population de Lyon, on ne chasse pas les Savoyards car la République est fraternelle mais on les charge d'une noble mission, il y a un réel enthousiasme républicain chez les Savoyards même s'il est fortement soutenu par divers clubs ou sociétés, dont les Voraces, pour qui l'objectif est d'instaurer la République en Savoie et la rattacher à la France.

 3- La marche vers Chambéry (du 30 mars au 3 avril, soit  126 kilomètres à faire à pied)

 Le jeudi 30 mars 1848, vers 6 heures du matin, environ 1300 savoyards sont rassemblés Place Bellecour, soit le 1/3 de la population estimée des Savoyards alors à Lyon. "Une foule immense" les acclame et les encourage. Le cortège part  par le quai Saint-Antoine, il arrive aux Terreaux où une députation du Comité de l'hôtel de ville les félicite et remet au chef de la colonne (un certain Burnet) une oriflamme aux armes de la République, un sabre d'honneur et une écharpe. La colonne se dirige ensuite vers Saint-Clair, atteint à 10 heures du matin. A la hauteur de la Boucle, ils sont rejoints par 8 à 10 000 habitants de la Croix-Rousse qui les encouragent, certains font un bout de route avec eux. C'est probablement à ce moment là que 200 Voraces environ sont venus renforcer le groupe des Savoyards, ce qui fait une troupe de 1500 personnes.
 Cette troupe n'a rien d'une armée en marche, elle n'a pour tout équipement qu'une soixantaine de fusils détenus par les Voraces, des couteaux, des bâtons. Elle ne ressemble nullement à la légion des Allobroges de 1792. On comprend donc mal qu'elle ait pu effrayer les autorités de Chambéry au point qu'elles déclarent que "la ville ouvrira ses bras aux ouvriers, enfants prodigues qui rentrent au pays…."  Il est vrai que la ville était totalement dégarnie de soldats, tous mobilisés au Piémont par la guerre contre l'Autriche qui a commencé le 25 mars.

   La colonne continue sa route, accompagnée sur quelques kilomètres par une foule de 2000 personnes environ, elle passe à Crépieux, Miribel et s'arrête pour la nuit à Meximieux. Elle a donc parcouru 35 kilomètres dans la journée. 

Le vendredi 31 mars, la colonne traverse l'Ain au pont de Chazey. Lors de la pause, les volontaires sont regroupés par province d'origine et chaque groupe élit un responsable. Ambérieu est atteint en milieu de journée et le soir on campe dans un champ entre Saint-Rambert et Tenay.  Dans chaque village, la foule s'amasse pour saluer les marcheurs et les encourager.
La marche ressemble davantage à une promenade bon enfant qu'à une troupe voulant envahir une ville.        On a parcouru 32 kilomètres dans la journée.

 Le samedi 1er avril, à 4 heures du matin, Burnet, le chef de l'expédition, rencontre à Belley quatre émissaires du conseil communal de Chambéry. Ils demandent que la colonne renonce à sa marche car elle est préjudiciable à la cause de la liberté en Italie et donc inopportune. D'ailleurs, les syndics de Chambéry avaient fait afficher la proclamation suivante le 31 mars"… si les ouvriers sans travail, nous arrivant de cette France généreuse qui ne peut plus donner asile, sont des enfants de la patrie qui rentrent en son sein, elle leur ouvrira ses bras et leur tendra la main pour les conduire jusqu'au foyer domestique. Mais si jamais les évènements devaient amener notre séparation des états dont nous faisons partie, il n'appartiendrait qu'aux Savoyards réunis de se prononcer sur leur sort."

On peut donc craindre que la colonne ne soit pas bien accueillie par les Chambériens qui ne sont pas encore prêts à choisir la République et la France. Cette affirmation est si vraie que la tentative de deux Chambériens voulant proclamer la République a échoué piteusement quelques jours auparavant.   La situation devient confuse, il y a des va et vient entre la colonne et Chambéry, une estafette est envoyée à Lyon pour demander des ordres.
A Chambéry, la résistance s'organise, on réagit en agitant le spectre des Voraces  pour effrayer les bourgeois. Parallèlement, le moral des Savoyards de la colonne diminue, ils se rendent compte qu'ils ne sont pas attendus comme des enfants mais comme les complices d'ennemis et les défenseurs d'une cause qui les dépasse, si bien qu'arrivés à l'étape de Belley, la colonne a perdu 200 éléments, même si quelques nouveaux  l'ont rejoint en cours de route
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Compte tenu de ces événements et peut-être de la fatigue, de leur équipement sommaire à une période de l'année où les nuits sont encore fraîches, la colonne n'a parcouru que 27 kilomètres ce jour là.

Le dimanche 2 avril, à 5 heures du matin au campement de Belley, l'estafette envoyée la veille à Lyon revient en disant que les autorités ont donné leur autorisation pour que la colonne entre dans Chambéry, mais on ne sait de quelles autorités il s'agit exactement.

 La colonne passe le Rhône au pont de la Balme et entre en territoire savoyard. Les marcheurs sont salués par une députation de Yenne et des jeunes gens venus de Chambéry. A 10 heures, la colonne entre dans la ville. A 11 heures, un "banquet" (probablement, un simple casse-croûte) leur a été préparé. La république est proclamée et le drapeau français est hissé au clocher de l'église. Dans l'après midi, la colonne reprend sa route en direction du Bourget du lac en passant par le col du Chat. A proximité du Bourget, la colonne rencontre les émissaires de la veille qui leur tiennent le même discours. Burnet accepte seulement de ralentir la marche et de bivouaquer au Bourget.

A Chambéry et dans sa banlieue, les curés se joignent aux conservateurs. Ils profitent de la messe du dimanche pour dénoncer le péril des Voraces, l'anarchie, le pillage, les impôts en hausse, et même la ruine de l'agriculture, du commerce et de l'industrie. Les Voraces deviennent l'incarnation du Satan et les paysans sont les nouveaux Vendéens prêts à défendre la cause religieuse et donc la cause du roi qui la soutient. Sans doute, se rappellent-ils aussi de la répression violente du soulèvement de peuple catholique de 1793 dans la région de Thônes par les armées  de la République.
La colonne n'a parcouru que 24 kilomètres dans la journée, certainement à cause de la baisse du moral mais aussi à cause de la  difficulté du passage du col du Chat.
 Vers 9 heures du soir à Chambéry, au retour de la délégation qui a rencontré la colonne, le Conseil de la Ville renonce à lutter contre la colonne des Savoyards de Lyon, malgré le rapport de force qui penche largement en faveur de Chambéry, mais sans doute, pour ne pas créer une guerre  fratricide entre Savoyards ou, peut-être, par peur de la déroute  alors que, selon certains auteurs, la ville aurait pu  mobiliser 2500 d'hommes.

 Le lundi 3 avril, à 2 heures du matin, une nouvelle rencontre a lieu entre la délégation de Chambéry et les chefs de l'expédition au Pont-Rouge, à 5 kilomètres de Chambéry. Les responsables de la colonne sont toujours déterminés à poursuivre leur route. L'itinéraire est fixé : La Motte-Servolex puis le Faubourg de Maché, puis Hôtel de ville.


Une fois rentré à Chambéry, un membre de la délégation (Vuagnat) apprend  qu'une troupe de 3000 hommes marcherait sur la ville pour arrêter la colonne. Il se précipite à la rencontre de la colonne pour l'informer. Mal lui en a pris, il est considéré comme traître par les Voraces, leur chef, Orcelle, le braque avec son pistolet et le fait marcher en tête de la colonne pour prévenir toute attaque surprise. Ce geste violent et autoritaire montre bien que les Voraces étaient les véritables meneurs de l'expédition. D'ailleurs, un participant aurait dit que les Voraces formaient un groupe particulier et avaient pris la tête du mouvement.
 

4-La prise de Chambéry, lundi 3 avril

Après avoir marché 8 kilomètres, la colonne entre à 9 heures, dans Chambéry sans avoir rencontré la moindre opposition. Le gouverneur de la ville, Olivier di Vernier, avait déclaré " vu le nombre des assaillants et leur appui, il faut subir la cruelle obligation de renoncer à la résistance" et il se retire en Maurienne, suivi des hauts fonctionnaires en majorité piémontais. Il n'y avait aucun combattant du côté de Chambéry, les soldats étaient tous partis pour la guerre en Lombardie, la milice avait été désarmée avant l'arrivée des volontaires, les quelques postes encore tenus par des miliciens et le corps de garde de l'hôtel de ville sont vite contrôlés les Voraces.
 Cette opération commando montre bien que les Voraces étaient tout à fait préparés et qu'ils étaient les éléments moteurs, c'est pourquoi pour l'histoire savoyarde, on retient cette opération sous le nom de "expédition des Voraces".

Au nom de l'expédition, un de ses membres, Peyssard prend possession de l'hôtel de ville, il  arbore le drapeau bleu-blanc-rouge. Devant le Conseil réuni,  il jure de respecter  les personnes, les propriétés et les monuments, il annonce la création d'un gouvernement provisoire de 12 membres et d'un programme devant permettre d'établir sans violence la République. Faute de candidat local, Peyssard est nommé maire provisoire de la ville.
Une foule importante est réunie sur la place de l'hôtel de ville. On y entend des cris de "vive la république savoisienne", ce qui est bien différent de "vive la République" ou "vive la République française". Mais on sent bien que la foule et les responsables locaux observent plus qu'ils n'approuvent, c'est pourquoi Peyssard prévient les opposants éventuels en proclamant : "Ralliez-vous, franchement au gouvernement républicain, évitez toute tentative de résistance et sachez que la moindre manifestation contre nos frères de Lyon qui sont venus nous seconder, pourrait amener le massacre immédiat de tous les Savoisiens qui sont en France, et que vous-mêmes, vous vous exposeriez à une vengeance certaine…".

Cette déclaration produit l'effet contraire de celui espéré. Elle discrédite le gouvernement provisoire de la République française. Elle montre bien que les Savoyards de Lyon n'étaient qu'une force d'appoint et que les Voraces étaient l'âme et le moteur de l'expédition et aussi qu'ils étaient prêts à mettre en œuvre les menaces.
Cette déclaration fait en quelque sorte "déborder le vase", elle pousse les adversaires de la république et du rattachement à la France à se mobiliser. Ils seront soutenus par la population pour chasser ces envahisseurs, ces brigands, ces partisans d'une république qui se montre, une fois de plus, terroriste et jacobine. Ce soutien est d'autant plus fort que les calamités annoncées par le parti des prêtres et des nobles se confirment.
 
                                                                  Texte d'une affiche apposée sur les murs de Chambéry le 3 avril
                         Liberté, Egalité, Fraternité
   AU NOM DU PEUPLE SAVOISIEN 
   CITOYENS!
    L'ancien pouvoir n'existe plus; dans les plis du drapeau français nous vous apportons le seul gouvernement qui vous convienne, la République :

     La République, avec sa sainte devise : LIBERTE, EGLITE, FRATERNITE.
    Le peuple est avec nous : tout se fera pour le peuple et par le peuple. Du suffrage universel vont ressortir et votre Gouvernement et votre constitution.
    Nos jours de gloire et de bonheur ont lui pendant notre union avec la France, vous allez les revoir encore.
    Ce résultat, nous l'obtiendrons sans violence, et aux cris de : Vive la République! Vive la Savoie! Vive la France!
 GUILLERME, BURNET, PEYSSARD, DIJOUD, MOLLARD,  CELLIERE, ROISSARD, TISSOT, RASSAT


 

5-Réaction de la population chambérienne, mardi 4 avril

   Dans la nuit du 3 avril, le camp de la réaction s'organise. Le mardi, dès 5h30 du matin, des provocateurs se répandent dans les rues pour dire que des maisons ont été marquées pour y commettre des vols ou des assassinats.
   Sentant le danger, le gouvernement provisoire propose de se retirer et de quitter la ville car il ne veut pas répandre le sang, ni lutter contre l'opinion.  Trop tard, le tocsin sonne, de tous les alentours convergent vers la ville des milliers de paysans et leurs curés, des palefreniers armés de lances, des notables et toute une population qui se regroupent en criant "à bas la République, vive le roi". Les volontaires savoyards de Lyon ne peuvent que se replier sur la caserne pour y échanger des coups de feu et organiser une résistance. Finalement, ils déposent leurs armes et on les laisse sortir libres. Mais la foule se déchaîne et se livre à des violences, une véritable chasse à l'homme s'organise. Il y a des morts, on ne sait combien  mais probablement guère plus d'une dizaine ou deux. Plus pour les protéger que les punir, les autorités les mettent en prison, soit un millier. Les autres ont dû se cacher ou fuir comme ils ont pu. Vers 9 heures, les envahisseurs sont sous les verrous ou ont disparus.

Il paraît tout à fait certain que les responsables de l'expédition ont eu des complicités à l'intérieur de la ville et qu'ils avaient minutieusement préparé leur affaire, c'est ainsi que:
- le 1er avril, à 4 heures du matin, Burnet rencontre une délégation venue de Chambéry : pourquoi avait-il 27 kilomètres d'avance sur l'expédition? Comment a été organisée la rencontre avec les émissaires de Chambéry?
- en arrivant à 9 heures du matin à Chambéry, ils ont un programme détaillé avec la composition d'un gouvernement provisoire. Ils ont même le temps dans la journée de rédiger, de faire imprimer et de mettre en place une affiche où ils annoncent leur programme à la population.

A Lyon, l'émotion est grande quand on apprend la nouvelle de l'échec de l'expédition. Il y a de nombreux contacts avec Paris et Turin. Les clubs veulent envoyer la garde mobile et des renforts pour punir les "barbares" de Chambéry mais les esprits sont surtout occupés par les élections législatives au suffrage universel du  4 mai.
Un accord est vite trouvé entre le gouvernement de Turin et le gouvernement provisoire de Paris, leurs intérêts étant complémentaires. Le royaume de Sardaigne est en guerre contre l'Autriche depuis le 25 mars et il a besoin du soutien ou du moins de la bienveillance de la France et de l'appoint des militaires savoyards. Le gouvernement provisoire de la République française doit consolider la république et effacer la mauvaise image donnée par l'attaque d'un pays voisin qui venait de démocratiser ses institutions en publiant le 4 mars le "Statuto" instituant une monarchie parlementaire.


  En définitive, la  Cour royale de Chambéry (la constitution de 1848 a transformé le Sénat en une Cour en limitant ses pouvoirs à une cour d'appel) décide de libérer tous les prisonniers. Ce sera fait entre le 7 et le 12 avril. On donne même une  indemnité de route à ceux qui n'avaient pas de moyens. Les Français, c'est à dire les Voraces, sont libérés les premiers, puis les Savoyards de Lyon simples volontaires, puis les chefs de l'expédition. Cette solution arrangeait bien les autorités de la ville car elles ne savaient pas quoi faire d'un si grand nombre de prisonniers dans des locaux inadaptés et, de plus, leur entretien coûtait cher à la Ville. Début mai, toute l'affaire était terminée.

6-Conclusion 

- Une révolution ne s'exporte pas facilement. A Chambéry elle aurait pu réussir si l'expédition lyonnaise avait eu simplement à porter aide à un soulèvement local, or la masse de la population d'alors était satisfaite des dernières réformes libérales apportées par  le Statuto.

- Les révolutionnaires de Lyon, y compris les Savoyards, étaient des ouvriers habitués aux luttes sociales et dont le sort ne pouvait s'améliorer qu'en obtenant plus des patrons. Tandis qu'à Chambéry, la ville était essentiellement peuplée de bourgeois et de professions libérales et ceinturée par des paysans et qui tous savaient que l'amélioration de leur sort ne pouvait venir que de leurs propres efforts. On sait que ces populations sont, par principe, opposées au désordre et aux changements brutaux.

- Les prêtres et la population catholique ne voulaient pas d'une république anti-religieuse et ils avaient peur que ne se reproduise la terrible répression de 1793 dans la région de Thônes.

- Pour la première fois, les notables chambériens ont eu un aperçu du "péril rouge". Ils rendent responsable le gouvernement de n'avoir pas pris de mesures de sécurité, ce qui pourrira un peu plus les relations entre Savoyards et Sardes

7-Qui étaient les Savoyards ayant participé à l'expédition?       ( paragraphe  tiré d'un article de Jacques Lovie)

L'étude porte sur l'analyse de tous les prisonniers incarcérés le 4 avril par la population.
Les relevés d'écrou comportent 852 individus dont 695 savoisiens, 148 français de Lyon et 9 étrangers. S'il y avait bien 1500 personnes au départ de Lyon, et si on en a perdu 200 en cours de route, on en conclut que 450 se sont dispersés en arrivant à Chambéry ou ont échappé aux Chambériens, ceci sans tenir compte des morts dont on ne peut estimer le nombre avec suffisamment de certitude.

Les prisonniers ont été répartis en différents endroits faute de places en nombre suffisant dans les prisons : manège, caserne de la cavalerie, collège royal, ancienne église de Saint Pierre de Maché.

Par province d'origine, la répartition des Savoyards est la suivante :

Province d'origine nombre pourcentage
Chablais 7 1
Faucigny 69 9
Genevois 108 16
Alberville-Faverges 139 20
Maurienne 23 3
Savoie Propre 328 47
Tarentaise 27 4
Total 695 100
                

L'analyse par domaine d'activités fait ressortir que plus du tiers sont dans la soie, dont 85 % sont ouvriers:
Activités nombre pourcentage
Textile 255 37
Commerce, domestiques 131 19
Transport 121 18
Travail du bois 46 7
Travail du fer 37 5
Bâtument 31 5
Traval du cuir 27 4
Divers 34 5
Total 682 100
Renseignement manquant             13                

 
Analyse par âge nombre pourcentage
14 à 19 ans 95 15
20 à 29 382 57
30 à 39 140 21
plus de 40 47 7
total 664 100
Renseignement manquant            31,                        le plus jeune a 14 ans et le plus âgé 65.
 
            Quant à l'analyse de la population des Lyonnais accompagnant les Savoyards, on relève pour un total de 145 personnes analysées: 78 travaillent dans le textile; 31 ont moins de 20 ans (21%), 84 ont entre 20 et 29 ans (58%) et 30 ont plus de 30 ans (21%). Le plus jeune a 12 ans et le plus âgé 46 ans.

A noter que sur l'ensemble de la population analysée on ne trouve que 3 femmes. Une chez les Savoyards accompagnant son fiancé et 2 chez les Français.

Note: Il n'existe pas d'informations sur les aspects intendance ou logistique de l'expédition mais il n'est pas envisageable que rien n'ait été prévu pour la nourriture ou le transport des bagages des Savoyards rentrant au pays. Compte tenu du nombre, tous ne pouvaient s'arrêter dans des auberges dans la mesure où il y en aurait eu ou dans des fermes. Toutefois, on trouve quelques éléments de réponse dans les déclarations d'un ouvrier arrêté vers Albens:
- nous couchâmes à Belley
- nous entrâmes à Yenne où un repas était préparé dans un château  appartenant à M.Guillerme
- les chefs nous déclarèrent qu'on passerait la nuit dans ce pré
- j'eus l'occasion de  causer avec un paysan, je lui manifestais le désir  d'aller coucher dans un lit
 - il y avait 5 ou 6 femmes qui faisaient les fonctions de cantinières                                                     
        

8-Note sur les Voraces et les Exagérés de Lyon 

Les Voraces sont apparus dans les années 1846/1847. Ils se manifestent d'abord en 1846 comme des consommateurs exigeants, ils refusent de payer le pot de vin de 46 centilitres au prix du demi-litre. Ils sont proches du mutuellisme et des sociétés secrètes existantes comme celle des Droits de l'homme. On ne connaît pas l'origine exacte du nom "Voraces": s'agit-il de personnes qui veulent et exigent beaucoup? Ou est-ce la déformation du mot "dévoirant", qui était un membre des Compagnons du devoir? Ils se proclamaient "de simples ouvriers laborieux, patriotes zélés, républicains dévoués, amis de l'ordre, soldats de la France et soutiens du bien public". En tous cas, ce ne sont ni des  voyous ni des pillards mais certainement des politiques extrémistes, voire jusqu'au-boutistes. Ce sont les évènements de l'époque qui les ont amenés à se constituer en société politique. Comme on disait alors, c'était des "exagérés", ceci par opposition aux "modérés".

            Après les élections législatives des 23/24 mai 1848 (assemblée constituante) et du 13 mai 1849 (assemblée législative) qui voient la victoire des partisans de l'ordre et du conservatisme, les Voraces ne désarment pas. Après les émeutes du 13 juin 1849 à Paris, ceux de Lyon se soulèvent et, le 15 juin, dressent des barricades à la Croix-Rousse. Le soir même, ils sont écrasés par l'armée après des combats très durs qui  firent beaucoup de victimes (150 morts du côté des ouvriers, 80 du côté de l'armée). Les arrestations (1200 environ) et condamnations qui suivirent portèrent un rude coup au camp des Exagérés.

 On les retrouvera, du moins les porteurs des mêmes idées, lors de la chute de l'Empire. L'effervescence populaire s'enfle à l'annonce des défaites du mois d'août 1870. Dès que la défaite de Sedan (2 septembre) est connue, la république est proclamée à Lyon au matin du 4 septembre (c'est à dire avant Paris) au balcon de l'hôtel de ville devant une foule immense chantant la Marseillaise. Le drapeau rouge est hissé au beffroi de l'hôtel de ville,  les bustes de l'empereur sont cassés, on montre à la foule une Marianne coiffée du bonnet phrygien de 1793. Mais dès les élections municipales du 15 septembre, les modérés reprendront le pouvoir. Hénon est élu maire car il apparaît le seul rempart à la déferlante rouge et à la guerre civile. Le 28 septembre, les Internationalistes lyonnais, ayant reçu l'appui de Bakounine, arrivé quelques jours plus tôt, tentent un coup de force depuis le balcon de l'hôtel de ville.  Il échouera faute de soutien populaire. Le drapeau rouge ne sera descendu du beffroi  que le 3 mars 1871. Il y aura encore des violences le 30 avril 1871 pour instaurer une Commune révolutionnaire, comme à Paris, notamment en s'emparant de la mairie de la Guillotière. L'armée réprimera ces mouvements, il y aura une centaine de morts et beaucoup de blessés.
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La cour des Voraces, située 7 place Colbert à la Croix-Rousse,  rappelle un lieu où se réunissaient les Voraces.

Complément : Dans l'histoire de Villars les Dombes, on trouve une autre révolte des Voraces à la même époque (années 1830/1840). Ils s'agissaient de moissonneurs mal nourris qui réclamaient une amélioration de leurs conditions de vie. Ils ne percevaient selon la tradition que "l'affanure", soit 10% de la récolte.

Pour en savoir plus, voir l'ouvrage de 
Maurice Messiez et Paul Guichonnet  " 1848, quel destin pour la Savoie?"

Ce texte a été rédigé essentiellement à partir d'un cours de l'Université Tous Ages sur l'histoire de Lyon, donné par le professeur Bruno Benoît.
                                                                 
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